
Essayons
de recevoir ce récit avec l’innocence d’une première écoute... L’évangéliste précise le cadre temporaire : « le
premier jour de la semaine ». Il ne s’agit pas d’une
semaine parmi les autres, faisant simplement suite à la précédente,
mais de « la » semaine. De quelle semaine unique
pourrait-il bien s’agir ? Si nous nous souvenons que Saint
Jean commence son Prologue comme une nouvelle Genèse, nous
pressentons qu’il s’agit du premier jour de la nouvelle
création.
Ce jour s’est déjà levé lorsque Marie-Madeleine
se rend au tombeau « de grand matin », sans doute pour
s’y recueillir et laisser libre court à son chagrin. Mais même si
le soleil a commencé sa course, il n’a pas encore chassé
l’obscurité de la nuit ; l’évangéliste précise en effet
qu’« il fait encore sombre ». Marie-Madeleine n’est
toujours pas sortie de l’ancien monde ; elle n’a pas encore
pris conscience de la nouveauté advenue, pas plus que nous
d’ailleurs : le chapitre 19 se termine en effet sur le récit
très sobre de l’ensevelissement de Jésus dans un tombeau neuf ;
puis chacun se retire, à cause de la « Préparation »,
sous-entendu de la fête pascale ; à moins qu’il ne s’agisse
des préparatifs d’un tout autre événement que nous avons à
découvrir ?
Dans la pénombre de l’aurore,
Marie-Madeleine ne voit rien, si ce n’est que « la pierre a
été enlevée du tombeau ». On peut supposer qu’elle s’est
risquée à jeter un coup d’œil à l’intérieur puisqu’elle
annonce la disparition du corps, qu’elle attribue à l’action
d’un sujet inconnu, anonyme : « On a enlevé le Seigneur
de son tombeau et nous ne savons pas où on l’a mis ». A y
regarder de plus près, ce verset nous réserve deux surprises :
nous nous attendions à ce que Marie-Madeleine exprime son angoisse
devant la disparition du « corps » de son Maître défunt,
c’est-à-dire de son cadavre ; or elle parle de l’enlèvement
« du Seigneur » comme s’il s’agissait du rapt d’un
vivant. Signe d’un deuil qui n’est pas encore accompli ? Ou
pressentiment que l’amour ne peut pas mourir ?
Deuxième
surprise : le pluriel de l’aveu d’ignorance : « nous
ne savons pas où on l’a mis ». Il est peu probable que
Marie-Madeleine utilise un pluriel majestatif. Etait-elle accompagnée
d’autres femmes dont l’évangéliste n’a pas jugé nécessaire
de faire explicitement mention ? Peut-être. Mais accueillant le
récit tel qu’il nous est livré, il nous semble plutôt entendre,
à travers la voix de Marie-Madeleine, l’écho de l’aveu
d’ignorance qui résonne tout au long du quatrième Evangile :
« nous ne savons pas » qui est cet homme, d’où il
vient, par quelle autorité il enseigne, chasse les démons et
accomplit les signes et miracles qu’on lui attribue.
Marie-Madeleine semble jouer ici le rôle du chœur dans les
tragédies grecques, qui prononce à haute voix l’avis du grand
nombre. La mention de l’incise « nous ne savons pas »
est un indice important dans notre récit, car il suggère que le
lieu mystérieux où se trouve le Seigneur n’est pas accessible par
des moyens d’investigation simplement humains : il ne se
dévoilera qu’aux yeux de la foi. Pour combler le manque au niveau
du « savoir », il faut accepter de croire, c’est-à-dire
de s’ouvrir à une autre perception des événements, que Saint
Jean désigne par le terme « voir ».
Marie-Madeleine
n’en reste cependant pas à un simple constat : bouleversée
par la disparition de son Seigneur, elle court vers ceux qui sont
supposés savoir : Simon-Pierre et l’autre disciple, qui est
qualifié d’une façon toute particulière : « celui que
Jésus aimait ». Il est évident que le Seigneur aimait tous
ses disciples ; cette précision suggère plutôt que celui-ci
avait répondu d’une façon toute particulière à l’amour du
Maître, si bien qu’il lui était uni plus étroitement.
Nos
deux apôtres se mettent eux aussi en mouvement, parcourant le trajet
inverse de Marie Madeleine, dont le récit ne nous dit pas qu’elle
les accompagne : nous la retrouverons plus tard près du
tombeau ; pour le moment elle disparaît de la scène, comme si
son rôle n’avait consisté qu’à informer les disciples de la
disparition du Seigneur de ce monde ancien, disparition qu’elle
interprète comme un « enlèvement ».
Pierre et
l’autre disciple se hâtent donc sur les lieux pour constater les
faits. Ce verset aussi nous surprend : « Ils couraient
tous les deux ensembles », c’est-à-dire côte à côte ;
« mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva
le premier au tombeau ». Cette apparente contradiction veut
nous rendre attentif au fait que le récit se propose de répondre à
deux exigences : la vérification de l’information rapportée
par Marie-Madeleine ; et son interprétation. Si les deux
compagnons sont côte à côte pour ce qui est du constat de
l’absence du corps, dans la recherche du sens de l’événement,
« l’autre disciple » précède Pierre, comme la suite
du récit le confirme. Sobrement, l’évangéliste suggère, à
partir de la différence du comportement extérieur, la différence
d’attitude intérieure des deux personnages.
Pierre, sans
hésiter, entre dans le tombeau et fait un constat rigoureux de la
disposition du « linge qui couvrait la tête et du linceul ».
Il se meut toujours dans l’ancien monde, celui où « il fait
encore sombre », et où il ne peut que prendre acte de
l’absence troublante du corps du Seigneur.
L’autre disciple,
celui qui était « arrivé le premier au tombeau »,
n’entre pas tout de suite ; il « se penche »,
geste qui ressemble à une prosternation, et « contemple le
linceul resté là ». Son regard illuminé par l’amour,
scrute l’invisible et « voit » ; il pressent la
présence cachée au creux de l’absence. Ce n’est qu’alors
qu’il entre lui aussi, mais il ne pénètre pas dans le même lieu
que Pierre. Celui-ci était descendu dans un tombeau vide, symbole du
monde ancien marqué par la mort et dont Dieu s’est retiré. Le
disciple que Jésus aimait, lui, est entré dans le monde nouveau et
dans les temps nouveaux.
Pour Simon-Pierre, « la pierre a
été enlevée du tombeau » pour en faire sortir un cadavre.
Pour l’autre disciple, elle est roulée afin de permettre aux
croyants d’entrer en présence du Seigneur, dans ce lieu qui n’est
plus la sépulture d’un défunt, mais le Temple du Dieu vivant.
Ne
sommes-nous pas tous confrontés à cette double approche ?
Comme Simon-Pierre qui pénètre en premier dans le tombeau, notre
raison se saisit d’amblée de l’événement ; mais son
analyse n’atteint que le phénomène, c’est-à-dire ce qui
apparaît aux yeux de chair ; l’essentiel lui demeure
invisible. Seul l’esprit illuminé par la foi, l’espérance et
l’amour peut discerner, au cœur d’une contemplation adorante, le
mystère du Jour nouveau et du Monde nouveau, le mystère de la
nouvelle création qui s’annonce, le mystère de la présence du
Vivant qui vient combler notre attente.
Nous qui sommes
« ressuscités avec le Christ » par la foi et le baptême,
« recherchons les choses d’en-haut : c’est là qu’est
le Christ » ; tendons vers lui, non pas en fuyant ce
monde, mais en convertissant notre regard, de manière à discerner
sa présence à nos côtés. Alors nous ne désirerons plus les
choses de la terre, mais les réalités d’en haut ; et
« lorsque paraîtra le Christ notre vie, nous aussi nous
paraîtrons avec lui en pleine gloire ».
« Aujourd’hui,
Dieu notre Père, tu nous ouvres la vie éternelle par la victoire de
ton Fils sur la mort, et nous fêtons sa résurrection. Que ton
Esprit fasse de nous des hommes nouveaux pour que nous ressuscitions
avec le Christ dans la lumière de la vie »